vendredi 15 décembre 2006

Esprit, es-tu là ?

Il ne faut pas sous-estimer la force du coté obscur !
Sur ce point, Georges Lucas et Joachim sont d’accord. Joachim est un membre de la communauté des Orang Mulu, une tribu de Sarawak, Bornéo, dont les croyances spirituelles sont partagées de manière équitable et sans aucune jalousie, entre l’église catholique apostolique et la magie noire. Il travaille aussi sur le barrage dont à propos duquel je vous ai déjà parlé si vous avez bien tout suivi.
La semaine dernière, j’ai du me rendre sur le dit-barrage. Joachim est venu me récupérer à l’aéroport pour me conduire, cahin-cahan, sur le chantier, à 4h de route. Il conduit un gros 4x4 dont les amortisseurs ont sûrement été enlevés pour des raisons esthétiques et, au lieu d’emprunter la belle route toute neuve et toute lisse dont le gouvernement vient de faire cadeaux à la province de Sarawak, il préfère prendre le chemin traditionnel. La raison est simple la nouvelle route est hantée. En fait cela se traduit par un nombre considérable et inexplicable de panne et d’accident.
Evidement, de tels propos me turlupinent. Je lui pose quelques questions pour en savoir plus. Il se trouve que les fantômes sont assez puissants sur Bornéo. Il m’explique que le mois dernier, juste en bas du barrage, deux quidams péchant dans la rivière Balui se seraient fait happer par des esprits affamés pour être engloutis dans les remous boueux du cours d’eau. En gros, ils se seraient noyé. Afin d’éviter d’autre accident de ce genre, qui font désordre sur le bureau de l’entrepreneur, un employé de la Commission Hygiène et Sécurité est allé poser un grillage autour du lieu du drame, interdisant ainsi l’accès aux éventuels pêcheurs. Le lendemain, les fantômes courroucés lui faisaient avoir un accident mortel sur la route entre le barrage et Bintulu, faisant de lui un des leurs.
Coïncidences ? On ne plaisante pas avec ces choses là.
La voiture de Joachim n’étant pas non plus équipée de ceintures de sécurité, l’histoire du fantôme qui te fait avoir des accidents de la route me plait moyen. D’autant plus qu’il est bientôt minuit. Heureusement, qui dit fantômes, dit sorciers, chamans ou vaudous aux pouvoirs surnaturels et discutables. Je me permets de demander à Joachim s’il n’a pas l’adresse d’un marabout qui pourrait m’approvisionner en amulettes anti-accident. Les « black magic men » ne sont pas forcement des mauvais bougres. Il faut juste éviter leur chercher de noises. Quand ils sont sympas, ils font même des potions qui attirent les nanas. Joachim m’explique qu’il y a cependant un petit bémol : la magie noire n’opère que sur ceux qui ont été élevé au sein maternel.
Afin de conserver un tant soit peu de vie privée, je m’abstiendrai de révéler si je suis éligible pour de telles pratiques, mais sachez que je compte bien aller me faire prescrire un gri-gri protecteur, à prendre deux fois par jour entre les repas. Comme disent les marins : « je suis pas superstitieux … mais on sait jamais. »
Bornéo est une île étrange, hébergeant, en plus des fantômes et autres esprits farceurs, un nombre hallucinant d’espèces animales et végétales mystérieuses, pour la plus part endémique. J’ai eu tout le loisir de m’en apercevoir en empruntant de nuit la route pour aller au barrage. Nous avons croisé des animaux dont je n’ai pas encore trouvé le nom, comme un hybride castor-porc épic. Un peu comme un centaure, mais en plus ridicule. Le principal problème de ces animaux, c’est qu’ils se croient chez eux, même sur la route. Comme ils ne sont pas équipés de feux de signalisations, l’inévitable se produit parfois.. Joachim a fait marche arrière pour ramasser le pauvre Manis Javanica. Bien que protégé, ce petit pangolin n'en a pas moins la chair délicate et parfumée. Il m’a dit qu’il me ferait un je-sais-plus-trop-quoi avec la peau écailleuse de la bestiole.
Pourvu que les esprits de la forêt ne nous en tiennent pas rigueurs…

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